Le Kurdistan

Je n’avais pas un niveau de langue suffisant pour discuter du passé et du présent au Kurdistan. Avant de partir, une émission très enrichissante sur France musique m’avait apporté des jalons historiques et  musicaux:

www.francemusique.fr/player/resource/119275-141793

 C’est au retour que je me suis documentée.

Malgré leurs revendications depuis au moins le début du XXème siècle, les Kurdes n’ont pas de pays propre et vu la situation actuelle,il semble bien que la répression qui s’exerce à leur égard, que ce soit  en Turquie, en Syrie et aussi en Iran ne  s’arrange guère. Il ne m’en a pas été fait mention ouvertement en Iran mais sur les médias, il n’est pas un jour sans que l’on parle de la lutte armée des Kurdes en Syrie, de leur détermination, de leur courage.

Les Kurdes, peuple indo-européen, d’ascendance mède fondèrent un empire au VII ème siècle av. J.C,  en l’an 612 av. J.C. conquirent la puissante Assyrie et étendirent leur domination à tout l’Iran ainsi qu’à l’Anatolie centrale. Leur religion et leur civilisation domineront l’Iran jusqu’à l’époque d’Alexandre le Grand. Ils vont opposer une résistance solide contre les tribus arabo-musulmanes mais finiront par se rallier à l’Islam. La province du Kurdistan formée par Sandjar ( en 1120, dernier des souverains seldjoukides) avait pour capitale la ville Bahâr (signifiant le Printemps), près de l’antique Ecbatane, capitale des Mèdes. Elle comprenait les vilayets de Sindjar et de Chehrizor à l’ouest du massif Zagros, ceux d’Hamadan, Dinaver et Kermanshah à l’est de cette chaîne. Dans l’ensemble cette appellation ne recouvrait alors qu’une partie méridionale du Kurdistan ethnique. Une civilisation autochtone brillante se développait autour de la ville de Dinaver – aujourd’hui ruinée , à 75 km au nord-est de Kermanshah, dont le rayonnement fut partiellement remplacé ensuite par celui de Senneh, 90 km plus au nord.

A peine une douzaine d’années après la disparition du dernier grand Seldjoukide, une dynastie kurde, celle des Ayyoubides (1169-1250), fondée par le fameux Saladin émerge et assure l’apogée du monde musulman pendant près d’un siècle, jusqu’aux invasions turco-mongoles du XIII ème siècle. La haute figure de Saladin et ses exploits face aux Croisés sont suffisamment connus en Europe. Son empire englobait, outre la quasi-totalité du Kurdistan, toute la Syrie, l’Egypte et le Yémen.  C’était le temps des croisades, de l’hégémonie du religieux sur le politique.

Dans la deuxième moitié du XVème siècle, le pays kurde finit par se remettre des effets des invasions turco-mongoles et par prendre forme comme une entité autonome, unie par sa langue, sa culture et sa civilisation mais politiquement morcelé en une série de principautés.

Au début du XVI ème siècle il devient l’enjeu principal des rivalités entre les empires ottoman et perse. Le nouveau shah de Perse qui a imposé le Shiisme comme religion d’Etat en Iran cherche à le répandre dans les pays voisins. De leurs côtés, les Ottomans veulent mettre un frein aux visées expansionnistes du shah, assurer leur frontière iranienne pour pouvoir se lancer dans la conquête des pays arabes. Pris en tenailles entre les deux géants, les Kurdes, politiquement morcelés, n’avaient guère de chance de survivre en tant qu’entité indépendante.

En 1514, le sultan turc infligea une défaite cuisante au shah de Perse. Craignant que sa victoire reste sans lendemain il cherchait les moyens d’assurer en permanence cette difficile frontière iranienne. C’est là que l’un de ses conseillers les plus écoutés, le savant kurde Idrissi Bitlissi, lui présenta l’idée de reconnaître aux princes kurdes tous leurs droits et privilèges antérieurs en échange de l’engagement de garder eux mêmes cette frontière et de se battre aux côtés des Ottomans en cas de conflit perso-ottoman. Le sultan turc Selim Ier donna son aval au plan de son conseiller, lequel  alla voir un à un les princes et seigneurs kurdes pour les convaincre que l’intérêt bien compris des Kurdes et des Ottomans était de conclure cette alliance. Son père, le Cheikh Hussameddin,  était un maitre soufi très influent, ce qui lui facilita la tâche.

Placés devant le choix d’être un jour ou l’autre annexés par la Perse ou d’accepter formellement la suprématie du sultan ottoman en échange d’une très large autonomie, les dirigeants kurdes optèrent pour cette seconde solution et ainsi le Kurdistan ou plus exactement ses innombrables fiefs et principautés entrèrent dans le giron ottoman par la voie de la diplomatie. Le Kurdistan eut ainsi près de trois siècles de paix.

Chaque cour kurde était le siège d’une vie littéraire et artistique importante. Et dans l’ensemble, malgré le morcellement politique, cette période constitue en fait l’âge d’or de la création littéraire, musicale, historique et philosophique kurde. Les écoles théologiques de Djezireh et Zakho sont réputées dans tout le monde musulman, la ville d’Akhlat dotée d’un observatoire est connue pour l’enseignement des sciences naturelles. Des maîtres du soufisme comme Gulsheni et Ismail Çelebi sont vénérés même à Istanbul pour leur enseignement spirituel et leur génie musical. Certains Kurdes ambitieux comme les poètes Nabi et Nefi, écrivent en turc pour gagner la faveur du sultan.

En 1675, le poète Khani, dans son épopée en vers “Mem-o-Zin”, appelle les Kurdes à s’unir et à créer leur propre Etat unifié. Il ne sera guère écouté ni par l’aristocratie ni par la population. C’est seulement  vers 1830, au Kurdistan que le prince de Rewanduz, Mîr Mohammed, se battra de 1830 à 1839 au nom d’idées nationalistes pour la création d’un Kurdistan unifié . En règle générale, les Kurdes ne se soulèveront que lorsque, au début du XIXème siècle, l’Empire ottoman s’ingérera dans leurs affaires et cherchera à mettre fin à leur autonomie.

Des guerres pour l’unification et l’indépendance du Kurdistan, jalonnent la première partie du XIXème siècle. Signe des temps, les forces ottomanes, dans leur combat contre les Kurdes, sont conseillées et aidées par les puissances européennes.

De 1847 à 1881, on observe de nouvelles insurrections, sous la conduite de chefs traditionnels, souvent religieux, pour la création d’un Etat kurde. Elle seront suivies jusqu’à la Première Guerre Mondiale de toute une série de révoltes sporadiques et régionales contre le pouvoir central, toutes durement réprimées. Les causes de l’échec de ces mouvements sont multiples: émiettement de l’autorité, dispersion féodale, querelles de suprématie entre les princes et féodaux kurdes, ingérence des grandes puissances aux côtés des Ottomans.

Après avoir annexé une à une les principautés kurdes, le pouvoir turc  intégra l’aristocratie kurde en distribuant assez généreusement des postes et prébendes et en mettant sur pied des écoles dites tribales destinées à inculquer aux enfants des seigneurs kurdes le principe de fidélité au sultan. Cette tentative d’intégration fut en partie couronnée de succès. Mais elle favorisa également l’émergence d’élites kurdes modernistes. Ainsi se dessina, à Constantinople, une phase moderne du mouvement politique tandis que se multiplièrent associations et sociétés de bienfaisance et patriotiques tentant d’introduire la notion d’organisation et d’implanter un mouvement structuré dans la population kurde.

Il faut préciser que dans cette fin du XIXème siècle l’Empire ottoman étant en proie à de vives convulsions nationalistes, chaque peuple aspirait à créer son propre Etat-nation. Après avoir tenté vainement de maintenir ce conglomérat en vie par l’idéologie de pan-ottomanisme, puis de pan-islamisme, les élites turques elles mêmes étaient devenues pan-turquistes et militaient en faveur de la création d’un empire turc allant des Balkans à l’Asie centrale.

La société kurde aborda la Première Guerre Mondiale divisée, décapitée, sans projet collectif pour son avenir. En 1915, les accords franco-britanniques dits de Sykes-Picot prévoyaient le démembrement de leur pays. Cependant les Kurdes étaient en conflit sur le devenir de leur nation. Les uns, très perméables à l’idéologie “pan-islamiste” du sultan-calife, voyaient le salut du peuple kurde dans un statut d’autonomie culturelle et administrative dans le cadre de l’Empire ottoman. D’autres, se réclamant du principe des nationalités, des idéaux de la Révolution française, combattaient pour l’indépendance totale du Kurdistan.

Au lendemain de la défaite ottomane face aux Puissances Alliées, en 1918, les indépendantistes formèrent une délégation pour la Conférence de Versailles afin de  présenter “les revendications de la nation kurde”.

Leur action contribuera à la prise en compte, par la Communauté Internationale, du fait national kurde. En effet, le Traité International de Sèvres conclu le 10 août 1920 entre les Alliés, dont la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis et l’Empire Ottoman préconisait dans sa section III , la création sur une partie du territoire du Kurdistan d’un Etat kurde. Ce traité restera cependant lettre morte, le rapport de forces sur le terrain empêchant son application.

Une alliance est conclue avec le chef nationaliste turc Mustafa Kemal venu au Kurdistan chercher de l’aide auprès des chefs kurdes pour libérer l’Anatolie Les premières forces de la guerre d’indépendance de Turquie furent en fait recrutées dans les provinces kurdes.

Jusqu’à sa victoire définitive sur les Grecs en 1922, Mustafa Kemal n’a cessé de promettre la création d’un Etat musulman des Turcs et des Kurdes.  Un nouvel accord va être signé. Auparavant, par l’accord franco -turc du 20 octobre 1921 la France avait annexé à la Syrie placée sous son mandat les provinces kurdes de la Djezireh et de Kurd-Dagh. Le Kurdistan iranien dont une bonne partie était contrôlée par le chef kurde Simko vivait en état de quasi-dissidence par rapport au pouvoir central persan.

Restait encore en suspens le sort de la province kurde de Mossoul très riche en pétrole. Turcs et Britanniques la revendiquaient tandis que sa population au cours d’une consultation organisée par la Société des Nations, s’était prononcée dans une proportion de 7/8 en faveur d’un Etat kurde indépendant. Arguant que l’Etat irakien ne saurait survivre sans les richesses agricoles et pétrolières de cette province, la Grande-Bretagne finit par obtenir le 16 décembre 1925 du Conseil de la S.D.N. l’annexion de ces territoires kurdes à l’Irak placé sous son mandat. Elle promettait néanmoins la mise sur pied d’un gouvernement kurde autonome, promesse jamais tenue ni par les Britanniques, ni par le régime irakien qui a pris la succession de l’administration britannique en 1932.

Ainsi fin 1925, le pays des Kurdes, connu depuis le XIIème siècle sous le nom de “Kurdistan”, se trouvait partagé entre 4 Etats: Turquie, Iran, Irak et Syrie. Et pour la première fois de sa longue histoire, il allait être privé même de son autonomie culturelle.

En effet, les conquérants et les empires de jadis s’étaient contentés de certains avantages et privilèges économiques, politiques et militaires. Nul n’avait entrepris d’empêcher la population d’exprimer son identité culturelle, d’entraver la libre pratique de sa vie spirituelle. Nul n’avait conçu le projet de détruire la personnalité kurde, de dépersonnaliser en le coupant de ses racines culturelles millénaires tout un peuple.

Ce projet fut celui des nationalistes turcs qui ont voulu faire de la Turquie, société éminemment multiculturelle, multiraciale et multinationale, une nation une et uniforme; il fut repris plus tard par l’Irak et l’Iran. Victime de sa géographie, de l’Histoire et aussi sans doute du manque de clairvoyance de ses propres dirigeants, le peuple kurde a été sans doute la population qui a payé le plus lourd tribut, qui a souffert le plus du remodelage de la carte du Proche-Orient.

Des femmes ont participé depuis au moins 1909 à la lutte armée et depuis 1996 ce sont deux femmes, colonels, qui ont créé une force essentiellement féminine à Soulemanyé, ville irakienne sous le contrôle du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK).

 

Sources:

Kendal Nezan, Un aperçu de l’histoire des Kurdes , http://www.institutkurde.org/

https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/kurdes

L’autre combat des femmes kurdes d’Irak: https://www.monde-diplomatique.fr/2015/07/MAUCOURANT/53188

Kurdistan : la guerre des filles, Arte 8 mars 2016

 

 

2 réflexions sur “Le Kurdistan

  1. J’aime beaucoup cette photo faite en voiture avec cette jeune femme kurde(militaire) qui fait le signe de la paix, est ce toi qui l’a prise?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *