Sur la route d’Arménie -2

Je me suis formé un sixième sens, venu de l’Ararat : le sens de l’attrait des montagnes.

Où que je sois désormais, il est spéculatif et me restera.

Voyage en Arménie, Ossip Mandelstam

L’Arménie, rognée côté Turquie et côté Azerbaïdjan est une petite république indépendante depuis seulement 1992. Elle fut soviétique, ce qu’elle avait demandé en 1920, pour être protégée de l’expansion des Turcs et d’un nouveau génocide. Il y eut par la suite une mise au pas par Staline des communistes arméniens et des arrestations d’intellectuels. Il s’attaqua aux traditions ce qui fit évoluer l’Arménie : émancipation de la femme, luttes contre les mariages arrangés, légalisation de l’avortement et suppression des écoles religieuses. Malgré de nombreuses répressions, le nationalisme des Arméniens résista, les Russes ne vinrent pas à bout des mentalités traditionnelles : l’attachement à la famille et à l’Église, forme de résistance que j’ai senti encore bien présent.

Depuis Tabriz, j’ai traversé l’Arménie du Sud vers Erevan. Le poste frontière se trouve à Méghri à 2 h de Tabriz puis le trajet en bus de nuit jusqu’à Erevan a duré une partie de la journée  : 516 kms sur des routes défoncées, encore enneigées , empruntées par de nombreux camions.

Ce fut un départ à l’iranienne! Gare routière immense mais sans savoir où attendre! Heureusement un employé nous  emmènera au bord d’une route très fréquentée où le bus, venant de Téhéran devait passer. Le prix du billet est cher, je saurai ensuite que le tarif est le même au départ de Tabriz que de la capitale. Longue attente en ce début de nuit, mais une autre attente, imprévue, en arrivant à la frontière nous prendra 2 heures . On quitte le bus avec nos bagages. Une altercation survient entre  les douaniers et les chauffeurs à propos de drogue cachée dans le bus. Ils sont soupçonnés alors que ce sont peut-être deux jeunes qui l’ont transportée. Certains Iraniens viennent en Arménie pour boire de l’alcool et faire la fête, même si certains, déçus, m’ont dit au retour qu’ils trouvaient la vie très chère. D’autres rejoignent leurs familles, ce sont des couples mixtes pour la plupart.

Sur la route, à l’arrêt des bus, des échoppes en enfilade, où l’on vend du miel, des gâteaux, du café, des sandwiches et où ici , les femmes, au visage vif de paysannes, n’ont plus de voile.On lit sur les visages vieillis avant l’âge les difficultés et la misère. Une chose curieuse est accrochée : des noix cuites dans une mélasse de miel et tenant sur une ficelle. Le trajet (14h de route) reprendra avec des paysages de montagnes magnifiques, une immenses retenue d’eau, beaucoup de traversées de villages pauvres , des pièces de tanks rouillés  qui rappellent la guerre avec l’Azerbaïdjan proche, dans le Haut Karabagh (j’apprendrai que des combats ont repris début avril) mais ces verts tendres du printemps, ce ciel changeant et les buissons de fleurs les effacent vite. Enfin, dans l’après midi, l’arrivée à Érevan sous un soleil printanier…On m’aidera pour téléphoner et prendre le bon taxi : foire d’empoigne entre les  chauffeurs, je commence à avoir l’habitude.

 

Je serai logée chez Mariné,sur les hauteurs d’Erevan, professeur de Français et guide touristique l’été pour compléter son salaire. Accueillante et heureuse de me parler de son pays, en dégustant fromage blanc local et confiture de potiron, elle me donnera un tas de conseils .Nous passerons des petits déjeuners joyeux ensemble. De chez elle,  situation stratégique pour descendre sur la ville.

Place de France, au loin, l'opéra
Place de France, au loin, l’opéra

Je me sens comme en France ici, l’habillement, une liberté chez les couples ,une ville aux larges avenues bordée de sculptures, d’arbres, de fleurs avec des fontaines et une circulation  bien plus réglementée qu’en Iran. On balaie partout, rien ne traine. Et paradoxalement, car on me dit que la vie est chère et que les salaires sont peu élevés, il semble que certains sont   dans l’aisance vu les prix pratiqués dans les boutiques sensiblement les mêmes que ceux de la France. Cela concerne  une classe aisée:  les personnes du tertiaire qui travaillent dans les ministères et grandes sociétés. La classe moyenne s’en sort souvent avec deux métiers.  Il semble aussi que les apports de la diaspora arménienne ont  permis une modernisation de la capitale.

Dans le quartier où je suis, les hauts jardins qui dominent la ville sont des monuments aux morts, de style soviétique où une statue immense rend compte de la dernière guerre, d’autres plaques, garnies de motifs de fleurs traditionnels que je retrouverai  ailleurs rappellent peut-être le génocide mais, je suis  dans l’impossibilité de lire  les mots arméniens de cet alphabet original  créé par Mesrop Machtots en 405, preuve d’indépendance par rapport aux pays limitrophes. Heureusement les panneaux dans le centre sont écrits aussi en alphabet latin sinon pour parler il faut avoir recours à l’anglais.  On ne parle plus français à présent. En descendant vers la ville  je me renseigne sur un bâtiment, neuf avec une rotonde qui domine la ville, c’est la fondation Charles Aznavour  qui sera peut-être une future salle de concerts puis j’emprunte un escalier roulant,  étonnée de le voir bordé de part et d’autres de sculptures  et de sièges design. Amusant pour découvrir des oeuvres!

Sitting Figures, Lynn Chadwick (GB)
Sitting Figures, Lynn Chadwick (GB)

En bas, la grande place de France, ombragée d’arbres, est, elle aussi agrémentée  de statues contemporaines, dépôts de La Gerald L Cafesjian Collection : Barry Flanaghan, Bottero que je n’aime toujours pas , Lynn Chadwick et Sareh Guha, avec en son milieu, une énorme théière ouvragée en métal et tout au bout une imposante figure du Christ, stylisé seul devant un autel. Non loin,  au feu vert,une jeune fille en vert aux ballons ….

Les maisons du centre ville sont pour la plupart  en pierres rouges et rosées, garnies d’arcatures et de petits balcons. C’est un architecte russe, Tamanian, qui a conçu la ville, mais elle n’a pas la rigueur des villes soviétiques,  cela est du  à la  lumière sur les pierres et au bel ordonnancement des bâtiments que je découvrirai place de l’hôtel de ville, puisqu’il a eu la latitude de remanier complètement la ville. Et puis les arbres, les jardins ,nombreux, rendent la ville agréable même si beaucoup de promoteurs immobiliers détruisent le centre et remplacent des quartiers entiers par de grands immeubles d’affaire, en verre et béton, présence ici aussi de la mondialisation, très visible du côté des ministères.

Place de France, en haut, fondation C Aznavour
Place de France, en haut, fondation C Aznavour

De la place de France , l’avenue débouche sur l’opéra très fréquenté ce soir là,  avec de beaux programmes que ce soit en classique, jazz ou musique traditionnelle. La statue, juste à l’entrée, est peut-être celle de Comitas, un grand compositeur et musicien arménien, mais suite au génocide  et a ce qu’il a vu des massacres,  il s’est arrêté de créer  et est mort aliéné à Paris. Il avait collecté de nombreux chants populaires et avait réformé la liturgie de son peuple. Son nom m’a été mentionné par Nersès, un jeune chef d’orchestre, qui  a réussi le concours et viendra prochainement étudier à Paris, au Conservatoire National Supérieur.

l’Arménie est un pays où la musique est importante et je découvre au gré de mes flâneries plusieurs musiciens folkloriques mais surtout j’apprends en rentrant en soirée que Nersès, élève de Mariné,  m’invite à écouter le groupe polyphonique qu’il dirige. Ils vont chanter le lendemain dans le monastère de Geeghart pour le “Nobel Tour” et juste avant pour des touristes.

Après avoir passé plusieurs heures dans le musée d’art et d’histoire, je  les rencontre : 3 femmes et 2 hommes, tous professionnels. Nous échangeons en anglais. Lors de la montée vers le monastère à 1500m, le mont Ararat domine somptueusement le paysage. D’après la légende, c’est ici que l’arche de  Noé aurait accosté. C’est le symbole de l’Arménie, le cognac distillé à Erevan porte son nom, mais il est à présent en territoire turc et c’est une injustice très profondément ancrée pour les Arméniens.

Une anecdote amusante: en arrivant à Garni, village  en blanc et rose avec agneaux et chèvres dans les prés, une manifestation importante de paysans bloque tout passage depuis trois jours. La police est présente. Beaucoup de remue ménage. Les touristes quitteront les taxis pour des bétaillères, cela nous fait bien rire! Geerhart est un lieu très fréquenté pour son monastère.

Un ministre veut détourner l’eau de la rivière pour des terres qui lui appartiennent. Le projet est, parait-il, prévu pour éviter l’assèchement des terrains. On m’explique qu’il s’agit ici aussi d’un programme, comme il en existe beaucoup en Chine, en Europe et en France qui va à l’encontre de l’écologie locale et qui produirait l’effet inverse pour les  paysans!  Problème crucial de l’eau au XXIème siècle! Ils ont raison de se révolter.

Il nous faudra emprunter des chemins de terre et malgré les secousses et après pas mal d’éclats de rire, le groupe chantera dans la voiture un très joli chant traditionnel qui me ravira.

Au pied de montagnes imposantes, à 1500m d’altitude se trouve le monastère. On peut imaginer la difficulté qu’a été la vie ici, l’hiver, au pied des montagnes. Le lieu où vont chanter les musiciens a une excellente acoustique, me dit Nersès. Il y fait sombre et humide, comme dans une cave. C’est une pièce contigüe à l’église nommée le gavit qui sert de mausolée aux princes Merik et Grigor Prochian. On y accède par un étroit couloir où des croix sont sculptées sur les murs. L’intérieur a un plan central avec des colonnes supportant des arcs semi circulaires. La coupole laisse passer un peu de lumière. L’acoustique a, de tous temps, été parfaite pour les charakans: chants liturgiques. Il existait une école religieuse très célèbre au VIIème siècle dirigée par une femme, Sahakandoukht. Celle ci eut l’autorisation d’enseigner aux moines cachée derrière un rideau.(Il exista ce même enseignement en Iran au XIXème siècle pour Tahereh, voir article Littérature). On reconnaissait l’intelligence d’une femme dans son enseignement mais on se méfiait de ses charmes!  Doit-on considérer l’aspect plus pratique du tchador comme rideau ambulant?

J’ai eu la chance d’écouter le programme musical deux fois, pour les touristes d’abord puis pour les prix Nobel, des compositions de Comitas et un chant populaire. Dans ce lieu sombre,  rond comme un ventre, cette musique, sans artifice, résonne harmonieusement, notes aigües des femmes  étayées par les voix graves des hommes et vous touche profondément. Après avoir  vu dans l’après midi de terribles photos sur ces massacres, premier génocide du XXème siècle :les marches forcées vers la Syrie jusqu’à la mort, les enfants orphelins et toutes les destructions, la douceur de ces chants m’a touchée aux larmes.

Les nombreux khatchkars avec leurs décorations uniques qui décorent les parois autour de la cathédrale et près des cellules rupestres datent des XIIe et XIII ème siècle. Elles montrent l’importance des donations faites par des pèlerins  pour la mémoire de l’un d’eux ou pour un souhait exaucé. Elles ont été colorées de cochenille (vortan karmir), ce qui donne cette couleur rouge encore intacte depuis plus de 800 ans. L’exportation de ce colorant avait une importance énorme pour l’Arménie car ce produit avait une valeur supérieure à l’or.

 

Un ami  m’a conseillé de lire

Le voyage en Arménie et poèmes

d’Ossip Mandelstam :

 

Royaume des pierres qui hurlent –

Arménie, Arménie!

Montagnes rauques appelant aux armes –

Arménie, Arménie!

Tu voles éternellement vers les trompettes de l’Asie –

Arménie, Arménie!

Tu jettes avec munificence

La monnaie perse du soleil –

Arménie, Arménie!

Cathédrale de Geghart
Cathédrale de Geghart
khatchkars
khatchkars
Le quintet vocal
Le quintet vocal

 

 

 

Croix et habitations monacales troglodytes
Croix et habitations monacales troglodytes

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